Quand le praticien « sait » sans savoir « comment » il sait…
par Claire LECUT
Il arrive parfois en séance qu’une perception surgisse avec une étonnante évidence. Le patient parle, et soudain nous comprenons quelque chose de son vécu intérieur : une peur, une honte, une tristesse, parfois même une émotion qu’il n’avait pas encore lui-même identifiée.
Et il nous dit : « Oui c’est tout à fait ça, comment le savez-vous ? »
Qu’est-ce qui entre en jeu ici ? Faut-il parler d’intuition ? D’empathie ? De contre-transfert ?
Une chose est sûre, c’est que le système nerveux du praticien n’est pas extérieur à la relation. Il participe à la boucle interactionnelle de la co-régulation (Messina et al.,2013).
Une intuition n’est pas forcément mystérieuse
Il est important de distinguer plusieurs phénomènes qui peuvent facilement être confondus.
Si l’empathie affective consiste à être touché par l’émotion de l’autre, voire à ressentir quelque chose qui lui ressemble, il existe une autre capacité, particulièrement intéressante dans la relation d’aide : l’exactitude empathique.
Elle désigne notre capacité à inférer avec justesse ce que l’autre pense ou ressent. Le praticien peut ainsi comprendre profondément ce que vit son patient sans nécessairement ressentir lui-même la même émotion (Zaki et al., 2009).
Cette distinction est essentielle : ce que nous appelons parfois « intuition » pourrait, dans certaines situations, être une forme particulièrement rapide et fine d’exactitude empathique.
Notre cerveau intègre de nombreux indices — les mots, les silences, les hésitations, le ton de la voix, les expressions du visage, les contradictions, le contexte relationnel — souvent sans que nous en ayons conscience.
Avec l’expérience, ces informations peuvent être reconnues et associées très rapidement. Nous avons alors l’impression de « savoir » ce que vit l’autre, sans pouvoir expliquer « comment » nous le savons.
Sur le plan cérébral, cette exactitude empathique semble reposer sur la coopération de deux réseaux distincts : d’une part le système des neurones miroirs, associé à une forme de simulation sensorimotrice de ce que vit l’autre ; d’autre part le réseau de mentalisation, plus impliqué dans une réflexion explicite sur son état mental (Zaki et al., 2009).
Les recherches en neurosciences montrent que cette capacité à comprendre les états mentaux d’autrui mobilise un réseau de mentalisation, comprenant notamment le cortex préfrontal médian et la jonction temporo-pariétale (Van Overwalle, 2009 ; Zaki et al., 2009). Il ne s’agit donc pas d’une « aire de l’intuition », mais d’un ensemble de régions qui participent à notre capacité à construire une représentation du monde intérieur d’autrui.
Et le contre-transfert[1] ?
Cette compréhension intuitive peut aussi se superposer à ce qui se passe en nous.
Lorsque je perçois soudainement que mon patient éprouve de la honte, par exemple, plusieurs possibilités co-existent : je peux avoir détecté très finement des indices qu’il me communique ; je peux être en train de comprendre intuitivement son vécu ; mais ma propre histoire et mes propres réactions peuvent également participer à ce que je perçois.
Nous ne pouvons donc pas toujours savoir immédiatement d’où vient notre impression.
C’est pourquoi une perception, même très précise, ne devrait jamais être confondue avec une certitude : « Je perçois » ne signifie pas « je sais ».
Une intuition peut être très précise et pourtant rester une hypothèse. Plutôt que : « Vous avez peur », il peut être plus juste de dire : « Je me demande s’il n’y aurait pas quelque chose de l’ordre de la peur derrière ce que vous venez de raconter. Est-ce que cela vous parle ? »
Nous transformons alors notre intuition en proposition, que le patient peut confirmer, nuancer ou complètement écarter. Notre rôle n’est pas de savoir à la place de l’autre ce qu’il ressent.
L’état du praticien influence-t-il ce qu’il perçoit ?
La capacité à comprendre intuitivement l’autre dépend-elle aussi de l’état de conscience dans lequel nous nous trouvons ?
S’il n’y a pas encore de preuves permettant d’affirmer qu’un état cérébral particulier produirait une meilleure intuition, plusieurs recherches suggèrent que l’état du praticien influence sa manière de percevoir et d’interpréter les émotions de son patient. (Atzil-Slonim et al., 2019). Cette intuition ne dépend donc peut-être pas seulement de ce que nous avons appris à identifier, mais aussi de l’état dans lequel nous sommes lorsque nous rencontrons l’autre.
Certaines pistes suggèrent notamment que les émotions du praticien peuvent participer à la manière dont il évalue celles de son patient, tandis que sa capacité à rester souple dans ses interprétations semble favoriser une perception plus juste.
Des pratiques, comme la méditation (Grepmair et al.,2007), peuvent être vécues comme produisant une modification de l’état de conscience : le mental semble moins focalisé, l’attention plus ouverte, et des associations ou des compréhensions peuvent apparaître spontanément. Les recherches sur la méditation, l’empathie et la synchronie interpersonnelle semblent aller dans ce sens (Walter et al.,2026).
Peut-être qu’à certains moments, le praticien ne devient pas plus attentif, mais il devient disponible à davantage d’informations. Et cette disponibilité pourrait permettre à des éléments habituellement situés en arrière-plan de la conscience de participer à la compréhension intuitive de l’autre.
L’enjeu n’est alors pas de chercher à reproduire volontairement un « état intuitif », mais plutôt d’apprendre à reconnaître les états dans lesquels notre perception devient plus ouverte, plus souple et moins encombrée par notre propre activité mentale.
Une intuition humble
Peut-être est-ce cela que nous pouvons chercher à développer en tant que praticien: une intuition humble.
Être suffisamment attentif pour entendre ce que la relation nous révèle, tout en restant suffisamment humble pour vérifier. Car notre perception peut être un formidable outil clinique. Mais elle reste toujours une perception.
Chez En Mouvement, nous proposons des approches techniques exigeantes et de qualité, mais nous sommes convaincus que leur efficacité dépend aussi de la manière dont elles sont mises en œuvre. La présence, le discernement et l’éthique du praticien ne sont donc pas une option : ils en sont une véritable valeur ajoutée.
Dans un prochain article nous proposerons quelques outils d’expérimentation et exercices d’auto-observation afin de mieux se reconnaitre dans notre présence à l’autre.
[1] Dans son sens psychanalytique classique, le contre-transfert désigne les réactions affectives du thérapeute à l’égard du patient. Aujourd’hui, la notion est souvent élargie : le praticien peut ressentir dans son propre corps des émotions, des tensions, des impulsions ou des états relationnels qui émergent dans la rencontre.

