iceberg

De Sherlock Holmes à la tentation de la toute-puissance…

…ou mieux comprendre la notion d’intégration

par Claire Lecut

Aux tout débuts de ma pratique, il était communément admis et enseigné que les réflexes étaient soit intégrés, soit non-intégrés. Et de fait, combien de fois n’ai-je entendu cette phrase dans mes cours pendant les temps de pratique en binômes « Oh flûte ! encore un réflexe non-intégré à travailler…. ». Mais toute la question est là : est-il besoin de travailler systématiquement chaque réflexe non-intégré ?

Certes nous voulons le meilleur pour les personnes que nous accompagnons. Mais le meilleur correspond-t-il au meilleur pour ces personnes ? Comment étalonner le meilleur en terme d’intégration réflexe ? Où commence et quand se satisfait-on du meilleur 

Comment expliquer qu’un réflexe travaillé en séance, bien intégré, puisse réagir de nouveau positivement à un test effectué quelques années plus tard sans qu’il y ait eu trauma? 

Lorsque je reçois Monsieur Bipède en consultation, et que ce Monsieur Bipède entre en marchant aisément sur ses 2 jambes de façon autonome, j’ai tendance à considérer que ses réflexes sont plutôt intégrés. Alors dois-je le renvoyer chez lui en lui disant « Rentrez chez vous : tout va bien côté réflexes ! » ?

Bien évidemment que non…

J’endosse alors mon costume de Sherlock Holmes, et suite au recueil de précieuses informations, à une observation à la loupe de sa posture, de son comportement, et à la formulation d’un objectif clair et motivé de sa part, nous allons ensemble identifier le(s) réflexe(s) dont l’intégration va nécessiter renforcement pour atteindre SON objectif. Ce degré d’intégration sera alors suffisant pour lui…

Par exemple :  je reçois le « bipède » John, 8 ans, qui rencontre des difficultés d’apprentissage de la lecture. Je vais l’aider à renforcer son Réflexe Tonique Asymétrique du Cou, à conscientiser sa ligne médiane, sa vision binoculaire, etc. Une fois son RTAC « intégré », il devient un lecteur aguerri. Mais John le bipède revient me voir lorsqu’il a 20 ans : il est devenu danseur professionnel mais ne peut accéder à certains rôles du répertoire car il n’effectue pas aussi bien les pirouettes vers la droite que vers la gauche (au passage, vous aurez remarqué que rien n’est plus difficile que de faire le bilan reflexes des danseurs : l’intégration de leurs réflexes primitifs est optimale par rapport à celle de M&Mme Toulemonde – ou plutôt leurs stratégies de compensation sont d’une remarquable efficacité). Et pourtant, John, 20 ans, va bénéficier à nouveau d’un travail de renforcement de son RTAC, comme lorsqu’il avait 8 ans. Cela ne signifie pas que le RTAC qu’il avait travaillé à l’âge de 8 ans n’a pas été assez intégré, ou se serait « désintégré » entre temps. Cela signifie simplement que son RTAC est prêt à passer à un degré d’intégration supérieur pour atteindre un nouvel objectif. Il eut certainement été vain d’essayer de l’intégrer davantage lorsqu’il avait 8 ans en prévision d’une carrière de danseur…

Un réflexe est suffisamment intégré pour réaliser un objectif au temps présent, et peut-être pas suffisamment intégré pour réaliser l’objectif du voisin ou un objectif qui sera formulé dans 2 ans.

C’est la raison pour laquelle je ne vois que peu d’intérêt à effectuer un bilan-réflexes en dehors du contexte d’un objectif clair à atteindre qui va servir de « curseur » en terme de degré satisfaisant d’intégration.

Je propose la métaphore de l’iceberg pour expliquer ce concept de renforcement d’intégration. Si on considère l’ensemble des réflexes comme un iceberg, lorsque M. Bipède entre dans mon bureau, nous travaillons ensemble sur la partie émergée de l‘iceberg de ses réflexes. A sa naissance, les médecins ont certainement évalué ses réflexes dans leur partie immergée. C’est la part des réflexes considérée par le monde médical. D’où les interprétations, les confusions et les contradictions.

Ainsi, si nous clarifions et nuançons notre discours, il nous sera plus facile de faire accepter ce travail éducatif en faisant comprendre que nous n’intervenons pas nécessairement au même niveau, même si nous savons bien que l’iceberg flotte parfois dans des eaux tumultueuses nous obligeant à plonger plus profondément de temps à autre…

Pour conclure, au risque de déplaire à ceux qui pensaient détenir la baguette magique ultime des réflexes à 100% intégrés, j’aime l’idée que leur degré d’intégration est aussi infini que la complexité de l’être humain. Et n’est-ce-pas justement ce qui crée la richesse de l’humanité ?

Cette citation de Marc Aurele figure dans mon bureau car il me plaît de la relire régulièrement : « Il faut avoir la sérénité d’accepter les choses qu’on ne peut changer, le courage de changer celles que l’on peut changer et la sagesse de faire la différence ».